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Le songe

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Le songe ✒️📰
Thème Théâtre, Shakespeare

A côté de ceux (Thésée par exemple au début de l’acte V) qui jugent chaotique et délirante la folle nuit qui vient de se vivre, un des personnages, Hippolyte, dit, au contraire, que tout cela est parfaitement cohérent (c’est le terme même qui est employé et, dans la traduction de F-V. Hugo, « tout le récit qu’ils nous ont fait de cette nuit, de la transfiguration simultanée de toutes leurs âmes, est plus convaincant que de fantastiques visions ; il a le caractère d’une grande consistance, tout étrange et tout merveilleux qu’il est »). Il ne semble pas seulement vouloir dire que c’est cohérent dans ses résultats où chacun finit par trouver sa chacune (résultats indifférents d’ailleurs à la « loi d’Athènes » que Thésée est censé faire respecter et qui n’est autre que la loi du pouvoir absolu du père puisqu’au final Hermia épousera Lysandre et non Démétrius comme le désirait le père) mais cohérent dans ses mécanismes mêmes.

Un auteur contemporain ([/fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9%20Girard%20(philosophe) René Girard] natif d’Avignon, mort en novembre 2015) inventeur de la théorie du « désir mimétique », considère Shakespeare comme le grand découvreur de ce désir mimétique et Le Songe comme sa plus belle expression.

Cette théorie du désir mimétique que René Girard dit découvrir d’abord dans la littérature et à partir de laquelle il construit une anthropologie fondamentale (une genèse de la culture humaine) et fondera une apologétique chrétienne (mais je laisse tomber ça), c’est, rapidement dit, l’idée (et c’est pour  lui la loi anthropologique fondamentale – d’où les développements que je viens d’évoquer -)  que l’homme (l’individu) n’est jamais source, origine de son propre désir (cette autonomie du désir est pour lui constitutive  de "l’illusion romantique") mais que ce désir provient toujours, par imitation (mimétisme), d’un tiers, le modèle ou le médiateur. On désire toujours ce qu’un autre désire, on a toujours besoin du désir d’un autre pour désirer soi-même, on désire donc toujours le désir de l’autre et ceci en deux sens liés :

1. Je désire ce que l’autre désire

2. Je désire que l’autre me désire (être un objet de désir, d’envie, d’admiration… pour l’autre ; aimer quelqu’un c’est désirer être aimé de lui dit à peu près Sartre).

Ce qui signifie (on peut se contenter ici du premier sens), que l’objet n’est jamais désirable en soi (la source du désir n’est pas dans l’objet) mais devient désirable parce qu’un autre le désire. Pour donner l’exemple plus simple : l’évidence de ce désir mimétique chez l’enfant. Il suffit de laisser deux enfants dans une même pièce saturée de jouets et on les verra rapidement se disputer le même. Désir mimétique à l’état pur chez l’enfant car pas encore atténué par les différents comportements sociaux comme la politesse par exemple par laquelle il s’agit essentiellement de s’effacer devant le geste de désir de l’autre (« Mais après vous, je vous en prie… ») pour éviter la focalisation des gestes d’appropriation (qu’on se précipite tous en même temps sur le plat au milieu de la table) et que s’ensuivent des violences (noter par parenthèse que la solution à la violence qui résulte nécessairement du caractère mimétique du désir n’est pas pour R.G. économique, c’est-à-dire qu’une société d’abondance où chacun aurait ce qu’il lui faut n’empêcherait pas pour autant la focalisation des désirs comme les enfants se disputent le même jouet dans une pièce qui en est remplie).

Il faut donc être trois pour désirer : le sujet, l’objet et le modèle (qui est par là-même et en même temps le rival). C’est ce qu’il appelle le triangle mimétique. D’où les deux couples dans Le Songe (le même thème simplifié dans Les deux Gentilshommes de Vérone où il n’y a qu’un seul triangle). Démétrius désire Hermia puisque Lysandre la désire. Démétrius et Lysandre sont antérieurement deux amis qui se définissent comme tels parce qu’ils ont les mêmes goûts, les mêmes intérêts donc les mêmes désirs –imitation réciproque – et qui restent amis tant que leurs désirs ont des objets partageables, par exemple le goût du théâtre, mais deviennent ennemis quand l’objet n’est plus partageable (la même femme) ; thème shakespearien du passage de l’amour à la haine, explicitement énoncé dans une des répliques, mais je ne sais plus par qui. Démétrius et Lysandre sont donc condamnés à « s’empoigner » de manière répétitive tout au long de la pièce, ce que la mise en scène montre bien. Hélène rappelle aussi à Hermia qu’elles étaient, elles aussi, les meilleurs amies, des sœurs, des jumelles,  là aussi le thèmes des semblables, des « doubles » selon R.G., (voir la longue tirade d’Héléna dans la forêt). Et, par le truchement de Puck, qui rendra Lysandre amoureux d’Hélène ("fausse erreur" en fait de Puck), Démétrius aimera finalement Hélène puisqu’elle est désirée par son modèle Lysandre. Toute la technique de Puck consiste en des translations de désirs, selon les lois du mimétisme,  par le moyen de ses plantes magiques.

Peut-être même qu’Hermia ne désirera vraiment Lysandre qu’elle tient éloigné d’elle dans la forêt au début de leur fugue en lui demandant d’aller se coucher loin d’elle, que quand il se mettra à désirer Hélène et ainsi de suite.

Développement du triangle s’agissant des amours de la Reine des fées, Titania et du Roi des elfes, Obéron, parce que le désir circule le long de toutes les faces du triangle : quand le sujet désire l’objet de son rival ou de son modèle  il rend cet objet par là-même désirable, ou à nouveau désirable, par le modèle lui-même. René Girard dit ne jamais trouver chez les philosophes ce concept du désir mimétique ce qui me semble faux : un seul exemple chez un contemporain de Shakespeare, Montaigne parlant de Caton, «Le grand Caton se trouve aussi bien que nous desgouté [ce qui signifie simplement dans le langage de Montaigne qu’il en a perdu le goût] de sa femme, tant qu’elle fut sienne et la désira quand elle fut à un autre ». Dans le tête à tête le désir s’éteint, il faut introduire un tiers pour le revivifier ; ce qui renouvelle le sens de la jalousie qui devient inhérente au désir amoureux.

Autrement dit, pas de pessimisme à la Schopenhauer (pour qui on est tragiquement condamnés à l’alternance du désir et de l’ennui : le désir est un triste état de manque mais quand on obtient l’objet de son désir on ne le désire plus puisqu’il ne manque plus et c’est alors l’ennui qu’on fuit dans un autre désir et ainsi de suite) puisqu’il y a moyen de maintenir le désir de ce qu’on possède : il suffit de l’exposer au désir des autres. Et on sait que c’est la formule du bonheur : réussir à désirer ce qu’on a…

(Par parenthèse, le principe se généralise socialement et devient source de violence puisque le modèle ne donne de valeur à ce qu’il a, ou est, ou fait, que de ce que les autres le désirent, il ne peut maintenir cette jouissance que si celui, dont il a besoin du désir envieux, ne réalise pas son désir de l’égaler. C’est par exemple la double contrainte dans laquelle le maître enferme son disciple : « imite moi mais ne réussis pas ton imitation car si tu m’égalais, je ne serais plus le modèle de ton désir, ton désir que je désire ». Et on peut très bien imaginer que les sociétés elles-mêmes aient besoin, à l’intérieur et à l’extérieur d’elles-mêmes, d’autres, qui font de sa culture, de sa civilisation, l’objet de leur désir en même temps qu’elle leur en interdit l’accès. Stéphane Guillon, l’humoriste, parlant de la large préférence des migrants à s’installer dans d’autres pays que la France : « D’accord on n’en veut pas, mais qu’ils ne veuillent plus venir chez nous, c’est vexant ». C’est même selon R.G. la seule véritable condition de la haine : « seul l’être qui nous empêche de satisfaire un désir qu’il nous a lui-même suggéré est vraiment objet de haine ». Voir là-dessus, chez Alain Badiou le dernier livre qu’il consacre aux attentats dont on est victime (Notre mal vient de plus loin, 2015), sa thèse des 3 subjectivités qu’on peut traduire dans le langage de R.G. : la subjectivité occidentale (arrogance [le désir d’être désiré sans être égalé]), la subjectivité du désir d’Occident (le désir mimétique proprement dit dont l’Occident constitue le modèle) et la subjectivité nihiliste (qui n’est que la forme négative, frustrée, de la seconde et qui constitue la source de la haine, le ressentiment.)(*)

Pour revenir à l’usage du triangle qu’en fait Obéron, le Roi des elfes, on le retrouve aussi chez Proust dans ses analyses du snobisme , autre grande référence de R.G., le snobisme fonctionnant essentiellement  au désir mimétique  (le snob est celui qui n’ose pas se fier à son jugement personnel : « j’étais incapable de voir ce dont le désir n’avait pas été éveillé en moi par quelque lecture »,  dit le narrateur de La Recherche, qui ne désire que les objets désirés par autrui, d’où sa soumission à la mode, phénomène mimétique intégral) les manifestations de ce triangle. Ou encore dans La prisonnière : « d’Albertine, en revanche, je n’avais plus rien à apprendre. Chaque jour elle semblait moins jolie. Seul le désir qu’elle excitait chez les autres (…) la hissait à mes yeux sur un haut pavois ». Encore donc le renouvellement du désir grâce au désir de l’autre. Et c’est bien la stratégie du Roi des Elfes qui, à nouveau, aidé par Puck (maître parfaitement cohérent des désirs car grand connaisseur du mimétisme et non pas l’elfe écervelé qu’il paraît –là encore cette cohérence ou cette consistance dont on parle-),  jette volontairement Titania, la Reine des fées, pour laquelle son goût s’est affadi, dans les bras d’un autre (peu importe lequel, le premier venu) tout en se donnant les moyens de récupérer la situation, pour pouvoir à nouveau la désirer.

Au final donc, c’est bien une comédie : à chacun sa chacune à la fin et avec des désirs tout neufs ou tout rénovés. Mais on voit bien le potentiel de tragique, abondamment exploité par Shakespeare, que contiennent ces intrications du désir mimétique et de la violence. On pourrait peut-être aussi essayer ce genre de lecture sur Lady First.

(*)Autre référence, pour le plaisir : « Je prouverais enfin que si l’on voit une poignée de puissants et de riches au faîte des grandeurs et de la fortune, tandis que la foule rampe dans l’obscurité et la misère, c’est que les premiers n’estiment les choses dont ils jouissent qu’autant que les autres en sont privés, et que, sans changer d’état, ils cesseraient d’être heureux, si le peuple cessait d’être misérable » Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité…


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