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Néo-essentialisme

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Le néo-essentialisme est un courant de pensée trans-philosophique, à la fois littéraire et artistique. Né à l’aube des années 2000, il a été théorisé notamment par l’artiste peintre et sculpteur Dane dont le livre, Manifeste néo-essentialiste, reprend et développe cette pensée englobante.

Démarche intellectuelle[modifier]

Entre désir de revenir aux « Lumières » qui ont éclairé la pensée au sortir d’années d’obscurantisme, et envie de replacer l’homme dans sa juste proportion par rapport au monde qui l’entoure, le néo-essentialisme a pour objectif de raviver l’imaginaire et le pouvoir créatif afin d’échapper au repli sur soi, voire au communautarisme étouffant qui stérilise notre civilisation occidentale. Son « élasticité » intellectuelle lui permet d’agréger différents concepts sans pour autant les « piéger » dans un système. « Nous replaçons la pensée dans son espace naturel de respiration », écrit Dane dans son Manifeste, c’est-à-dire dans un espace-temps qui peut conduire à un paradoxe tel que : « J’aimerais que tous les hommes soient aussi heureux que moi… C’est ce qui me rend malheureux. »

Dane se définit comme un artiste néo-essentialiste. Pour lui, l'objet - la chose - est sa préoccupation principale. Il postule que toute chose vit indépendamment de ce que les hommes pensent d’elle, et de l’amour qu’ils lui portent.

Les hommes n’éclairent pas les choses de leur propre importance, elles vivent une vie indépendante, autonome et distincte. C’est ce qui les rend séduisantes et dignes d’amour. Elles ont une vie et une valeur intrinsèques, elles se déplacent, se groupent ou se séparent de façon aléatoire et par leur seule volonté. Elles sont comme des comètes que l’on voudrait attraper par la queue, domestiquer dans un amour humain et grotesque alors qu’elles demeurent hors de portée. Elles ne se révèlent que dans des moments et des espaces privilégiés. Alors, en leur préparant un lieu susceptible de les laisser évoluer à leur gré, l’artiste peut tenter de les apprivoiser. S’il prend soin de les approcher avec douceur, il pourra retenir une parcelle de ces choses vivantes, et participer à leur lumière.

Après Auschwitz, il n’a plus été possible de penser le monde de la même manière. Nombre d’intellectuels, de philosophes et de sociologues, de Lévi-Strauss à Foucault, d’Edgar Morin à Pierre Bourdieu etc. se sont investis dans une réflexion globale à propos de notre société contemporaine. Dans le domaine des arts plastiques, Marcel Duchamp ou Joseph Beuys ont répondu à des questions existentielles concernant la démarche intellectuelle des artistes. Mais nous nageons toujours à grandes brassées dans une crise de la culture, qui semble toucher l’ensemble de la civilisation occidentale. Nous ne savons plus où donner de la tête, sauf à anéantir tout ce qui existait avant nous-même, ou à changer de paradigme.

Position du néo-essentialisme par rapport aux mouvements philosophiques[modifier]

L'artiste néo-essentialiste ne confond pas individualisme et individuation. L’individuation vue par Krishnamurti – qu’il expose dans Se libérer du connu[1] - n’est pas identique à celle vue par Cornelius Castoriadis dans Les Carrefours du labyrinthe[2], ni à celle de Michel Onfray dans La sculpture de soi [3]. Ces « oracles » nous annoncent la fin du récit, ce que le néo-essentialiste ne nie pas mais remplace plutôt par la fin du « grand livre comptable », tout en s’interrogeant sur le fait que Dieu étant mort, l’être humain pourrait bien être tenté de prendre sa place.

La connaissance qui est la nôtre aujourd’hui en matière scientifique, technique, sociologique et psychologique nous permet de construire à partir d’un socle de créativité libéré du déterminisme que constituent les lois du marché de l’art et l’art dit officiel. Le néo-essentialiste a la capacité de s’affranchir de l’éducation artistique telle qu’elle est dispensée par les institutions républicaines, incapables – à son sens – de se détacher de ce que Dane nomme les « manipulations constituant l’art contemporain en place depuis les années 1980 » et qui ont créé un vide vertigineux dans lequel sombrent tous ceux qui produisent de la culture comme d’autres produisent des voitures : à la chaîne.

L’artiste néo-essentialiste pense qu’il est bon pour l’espèce humaine de reconnaître que sa propre essence est indissociable de son intelligence et que c’est cette dernière qui induit son évolution, donc sa capacité à produire ce qui va constituer son futur. Pour se réconcilier avec cette essence ontologique, il faut évacuer d’urgence tout ce qui constitue un frein à son développement : la manipulation, l’instrumentalisation, la rétention d’information, mais aussi "l’enrégimentement", néologisme signifiant l'embrigadement. Tous ces grands mots – grands maux – qui dissimulent en réalité les volontés de pouvoir, de puissance et de séduction des grands prédateurs, qu’ils soient politiques ou économiques. Et la lutte est dure car ces derniers emploient une grande énergie à délivrer nombre de messages qui viennent parasiter toute velléité de se rebeller, de s’affranchir de la pensée unique.

L'artiste néo-essentialiste face aux philosophes[modifier]

L’artiste néo-essentialiste, dans son œuvre picturale ou sculpturale, s’emploie à redonner ses lettres de noblesse à l’individu, à affirmer que l’essence de l’homme est son appartenance à l’espèce humaine doublée de sa capacité à se dégager des cadres dans lesquels il subit l’éducation, les lois et les règles qui rétrécissent son espace de liberté et, par conséquent, sa capacité à faire fonctionner son esprit d’analyse et sa faculté de juger. L’habitus auquel il est soumis annihile son imagination, qui est la voie royale qu’il emprunte pour créer son propre cheminement dans la compréhension de tous les phénomènes qui habitent son environnement. Ce que l’on appelle l’individuation. Cette individuation induit un imaginaire en condition de créer de nouvelles façons d’appréhender le monde, et donc la capacité de se projeter dans l’avenir avec de nouveaux outils et un irremplaçable désir d’harmonie.

Non, le néo-essentialisme ne se brûlera pas les ailes au feu de l’existentialisme, ni à celui de l’essentialisme. Il n’ignore rien des sciences humaines : biologie, sociologie, histoire, psychologie etc. qui, à travers procès et progrès, viennent éclairer nombre de questions fondamentales ontologiques et donc ouvrir un espace dans l’interprétation du rêve humain de comprendre enfin, et de maîtriser sa propre évolution.

La plupart des hommes se pensent libres car les barreaux de leur cage sont invisibles. Virtuels, même. Comme a dit Spinoza : « Les hommes se croient libres pour cette seule cause qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par où ils sont déterminés"[4]. Une réflexion qui date de 1677, mais fait toujours écho. Ainsi Cornélius Castoriadis écrit : "On a abondamment répété, depuis quarante ans, qu’il n’y a pas de nature humaine ou d’essence de l’homme ! Cette constatation négative est tout à fait insuffisante. La nature ou l’essence de l’homme est précisément cette « capacité », cette « possibilité » au sens actif, positif, non prédéterminé de faire être des formes autres d’existence sociale ou individuelle, comme on le voit abondamment, en considérant l’altérité des institutions de la société, des langues ou des œuvres."[5] Cela veut dire qu’il y a bel et bien une nature ou essence de l’homme, définie par cette spécificité centrale, la création, à la manière et selon le mode avec lequel l’homme crée et s’auto-crée. Et cette création, constatation en apparence banale mais décisive, et dont on ne finit pas de dérouler les conséquences, n’est pas terminée, en aucun sens du terme.

La dialectique est d’importance : y a-t-il, ou non, une essence de l’homme ? Tout est paradoxe : l’espace-temps nous fait prendre conscience du chaos originel et nous comprenons donc combien âpre est la lutte pour arracher un peu d’ordre et de sens, jusqu’au lendemain, où tout est à recommencer.

La création telle que la pense le néo-essentialiste est l’arme au service de sa propre philosophie et son imaginaire est la boîte à outils qui lui permet d’explorer toutes les possibilités qui s’offrent à lui pour échapper à cette sorte d’encéphalogramme plat qui le menace, qui lui est proposé ses producteurs, dont le ressassement intellectuel paresseux lui semble être le summum du néant ; par l’indigence des sponsors et mécènes qui construisent, à l’aide des politiques, une société structurée sur le cynisme et le mensonge érigés en moyen de promotion de l’ordre social.

Le néo-essentialisme : une rébellion vis-à-vis des grands courants culturels[modifier]

L’artiste néo-essentialiste est un rebelle. Des millénaires après que l’humain a commencé à penser, donc à se civiliser et à philosopher, les comportements individuels et sociétaux n’ont pas changé. Il y a toujours autant de guerres, de misère, de mensonges, d’abandons petits et grands, de crimes contre l’humanité, de pouvoirs arrogants et corrompus, de lâchetés etc. Il faut donc faire et refaire une critique générale et philosophique de la crise de la culture. Côté politique culturelle, l’art n’est pas enfermé dans la désignation banalisée dénommée « art contemporain » tel que défini à partir des années 1980 par le ministère français de la Culture et mis en place grâce au maillage des organismes institutionnels et leurs musées, disséminés sur tout le territoire. Cette politique a transformé le champ exploratoire ouvert qu’est la création. L’art plastique s’est donc retrouvé dans le rôle de la citadelle assiégée, menacé d’une dérive asséchante vers l’art officiel et influençant en cela l’éducation artistique. Sans parler de la réaction suiviste du marché privé constitué par les galeries spécialisées et/ou les fondations.

Il suffit de regarder les titres des livres parus à cette époque pour s’en convaincre : après Asphyxiante culture, par Jean Dubuffet[6], qui fait figure de précurseur, il y a eu le pamphlet de Marie-Christine Hugonot : De l’art ou du cochon[7]; puis La comédie de la culture, de Michel Schneider[8] ; Des artistes sans art, le petit ouvrage de Jean-Philippe Domecq[9] ; Modernité modernité, par Henri Meschonnic[10] ; La castration mentale, de Bernard Noël[11] ; Un art de fonctionnaire, le 1 % : introduction aux catégories esthétiques de l’État, d’Yves Aguilar[12] ; et enfin Le Gouvernement de la culture, un essai de Maryvonne de Saint-Pulgent[13].

Citons également l’article de Jean Baudrillard dans le quotidien Libération du 20 mai 1996, intitulé « Le complot dans l’art ». Dans ce papier écrit au vitriol, Baudrillard affirme que l’art en train de jouer de sa propre disparition et de celle de son objet pouvait encore passer pour un « grand-œuvre », au sens alchimique du terme, c’est-à-dire un début de transformation. Mais l’art jouant à se recycler indéfiniment en faisant main basse sur la réalité n’était plus de l’art. Or la majeure partie de ce qui s’appelle « l’art contemporain » s’emploie exactement à cela, et l’érige en valeur et même au rang d’idéologie. Dans les innombrables installations et autres performances qui ont fleuri au début des années 1990, il n’y avait qu’un jeu de compromis avec l’état des choses, en même temps qu’avec toutes les formes passées de l’histoire de l’art. Un aveu « d’inoriginalité », en quelque sorte, de banalité, de nullité érigée en valeur, voire en jouissance esthétique perverse. Bien sûr, poursuit Baudrillard, toute cette médiocrité prétend se sublimer en art second et ironique. Mais hélas, c’est tout aussi nul et insignifiant au second degré qu’au premier. Le passage au niveau esthétique ne sauve rien non plus, bien au contraire : la médiocrité passe à la puissance deux : cela s’affirme nul, clame même : « je suis nul ! je suis nul ! » et… c’est vraiment nul.

Comme le disait Pierre Bourdieu : "Les conditionnements associés à une classe particulière de conditions d’existence produisent des habitus, systèmes de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes, c’est-à-dire en tant que principes générateurs et organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre, objectivement « réglées » et « régulières » sans être en rien le produit de l’obéissance à des règles et, étant tout cela, collectivement orchestrées sans être le produit de l’action organisatrice d’un chef d’orchestre[14]."

Notes et références[modifier]

  1. KRISHNAMURTI Jiddo, Se libérer du connu, Paris, 1995
  2. CASTORIADIS Cornélius, Les carrefours du labyrinthe, Paris, 1998
  3. ONFRAY Michel, La sculpture de soi, Paris, 1996
  4. SPINOZA Baruch, Éthique, 1677
  5. CASTORIADIS Cornélius, Les Carrefours du Labyrinthe, chapitre 4 : "La montée de l'insignifiance", Paris, 1998
  6. Éditions du Seuil, Paris, 1968
  7. Édition Régine Deforges, collection « Coup de gueule », Paris, 1990
  8. Éditions du Seuil, Paris, 1993
  9. paru sous forme d’article dans la revue Esprit en 1990, puis sous forme de livre aux éditions 10/18 en 1994
  10. Éditions Gallimard, Paris, 1994
  11. Éditions P.O.L. Paris, 1997
  12. Éditions Jacqueline Chambon, Paris, 1998
  13. Éditions Gallimard, collection "Le Débat", Paris, 1999
  14. BOURDIEU Pierre, Le Sens pratique, Éditions de Minuit, Paris, 1980, p.88

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