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La pitié.

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La pitié. ✒️📰
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La pitié.

Pour Rousseau, par la pitié, je fais de l’autre mon semblable : quand j’éprouve par exemple de la pitié pour l’animal qui souffre, je réduis par là ma distance à l’animalité et découvre, dans sa souffrance, ma communauté avec elle. Voir, par exemple Émile, L. IV, (G.F. p.292).

Mais Conche : « un enfant qui souffre, qui devient une petite boule de souffrance, souffre pour soi ; la souffrance qui le brûle le met à une distance infinie de tout le reste, et c’est ainsi qu’il m’apparaît dans la pitié (…). Loin de me faire découvrir, par delà une individuation qui ne serait qu’une apparence, l’identité fondamentale de tous les êtres, la pitié me révèle chacun d’eux comme absolument distinct des autres, enfermé dans sa subjectivité étanche, impénétrable. »

Une synthèse me semble possible : ce que me révèle la pitié c’est ce que l’autre a de semblable à moi : d’être une subjectivité indépassablement solitaire. La pitié est une communion des solitudes. C’est éprouver la douleur d’autrui tout en se sachant dans l’incapacité de la faire mienne, de faire que son sort soit le mien.

La pitié est donc cette souffrance que j’éprouve devant le sentiment que je ne peux rien devant la totale solitude de l’autre dans sa détresse, devant, proprement, sa "désolation" ; devant mon incapacité à partager véritablement sa douleur c’est-à-dire en prendre une part qu’il n’aurait plus à supporter. Il suffit d’imaginer l’impuissance de parents devant l’enfant qui souffre pour comprendre ce qu’est la pitié, c’est-à-dire l’impuissance devant le désir irréalisable de prendre sur soi sa souffrance pour l’en libérer.

La pitié donc n’est pas seulement cette sympathie dans la souffrance avec autrui mais la souffrance devant mon impuissance à partager véritablement sa douleur car si je ne peux faire mienne la souffrance de l’autre, elle ne peut être vraiment souffrance pour moi. Par contre celle liée à mon impuissance est vraiment mienne et indépassable.

Formule : dans la pitié je ne souffre pas de la souffrance de l’autre mais de celle de mon incapacité à la partager, à l’en soulager, car quand bien même je la partagerais par sympathie, mon impuissance à la soulager serait toujours là.

Alors, "prendre pitié", ce serait la tentative de « consoler » l’autre : con-soler, c’est-à-dire, peut-être, « être seul avec », partager sa solitude…

Heureuse rencontre de lecture. Après avoir écrit ce petit texte, relisant Le Discours sur les fondements et l'origine de l'inégalité parmi les hommes, je trouve ce passage dans lequel Rousseau propose cette lecture de Mandeville (La fable des abeilles) pour en faire usage dans une sorte d'argument a fortiori au secours de sa thèse d'un instinct naturel et universel du sentiment de pitié : même au sein de son cynisme, Mandeville lui donne une place insigne. Pour illustrer ce qu'est la pitié, Mandeville imagine une situation où un homme "enfermé", aperçoit, au dehors, "sans pouvoir intervenir", un enfant se faire déchirer par une bête féroce sous les yeux de sa mère : "quelles angoisses ne souffre-t-il pas à cette vue, de ne pouvoir porter aucun secours à la Mère évanouie ni à l'enfant expirant" ( Pléiade, p.154, 155). Outre l'argument qu'on retrouve souvent chez Rousseau qui consiste à montrer l'existence naturelle d'un sentiment dans des situations de désintéressement qui abstraient provisoirement celui qui l'éprouve des pressions de l'état social où l'intérêt est toujours engagé (le sujet pitoyable de Mandeville se trouve devant "un évènement auquel il ne prend aucun intérêt personnel") (1); pour Mandeville, semble-t-il, la pitié consiste à éprouver notre impuissance à intervenir dans l'apaisement des souffrances d'autrui.

(1) Noter aussi qu'illustrer la pitié dans une situation de désintéressement permet à Rousseau de ne pas réduire la pitié à une simple sympathie, à charge de réciprocité, à la manière d'un La Rochefoucauld selon qui "nous donnons du secours aux autres pour les engager à nous en donner en retour"(Réflexions ou sentences et maximes morales, CCLIV). Voir aussi cette maxime dans Émile (L.IV, G.F. p. 290) : "On ne plaint jamais dans autrui que les maux dont on ne se croit pas exempt soi-même" et sa fine interprétation, par exemple : "Pourquoi les riches sont-ils si durs pour les pauvres ? C'est qu'ils n'ont pas peur de le devenir."

La pitié est sans symétrie : que je puisse m'attrister du malheur d'autrui n'implique pas cette symétrie que je me réjouisse de son bonheur. Il est, dit à peu près Spinoza, dans notre nature de compatir au malheur d'autrui et en même temps de nous attrister de son bonheur. D'ailleurs, quand il essaie de faire fonctionner la symétrie, dans Ethique, III, XXII, par exemple, il reconnaît, en scolie, après avoir clairement défini la pitié comme "tristesse née du mal subi par autrui", que "quand à la joie qui naît du bien qu'éprouve autrui, [il] ne sait comment l'appeler". Le symétrique n'a pas de nom. Certainement parce qu'il n'a pas d'existence. Pas de symétrie, donc, mais un couple : pitié et envie.

Quelques autres références sur le couple envie et pitié :

Xénophon, à propos de Socrate "il n'appelait envieux que ceux qui s'affligent des succès de leurs amis. Quelques personnes s'étonnant qu'on pût aimer quelqu'un et s'affliger de son bonheur, il leur faisait remarquer que bien des gens se montrent tels dans leurs relations avec certains de leurs amis : qu'ils ne peuvent les abandonner dans le malheur et qu'ils viennent en aide à leur infortune, mais qu'ils s'affligent de leur prospérité. Cependant ce sentiment n'est jamais celui d'un homme sensé; ce sont toujours les sots qui l'éprouvent." (Mémorables, livre III, chapitre IX).

Rousseau : "Nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines ; car nous y voyons bien mieux l'identité de notre nature et les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos misères communes nous unissent par affection. L'aspect d'un homme heureux inspire aux autres moins d'amour que d'envie ; on l'accuserait volontiers d'usurper un droit qu'il n'a pas en se faisant un bonheur exclusif ; et l'amour-propre souffre encore en nous faisant sentir que cet homme n'a nul besoin de nous. Mais qui est-ce qui ne plaint pas le malheureux qu'il fait souffrir ? Qui est-ce qui ne voudrait pas le délivrer de ses maux s'il n'en coûtait qu'un souhait pour cela ? L'imagination nous met à la place du misérable plutôt qu'à celle de l'homme heureux ; on sent que l'un de ces états nous touche de plus près que l'autre. La pitié est douce, parce qu'en se mettant à la place de celui qui souffre, on sent pourtant le plaisir de ne pas souffrir comme lui. L'envie est amère, en ce que l'aspect d'un homme heureux, loin de mettre l'envieux à sa place, lui donne le regret de ne pas y être. Il semble que l'un nous exempte des maux qu'il souffre, et que l'autre nous ôte les biens dont il jouit." (Émile, Livre quatrième, G.F. p. 287) Remarquable analyse et légendaire sens rousseauiste de la formule...


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