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Le bon sens selon Descartes

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Le bon sens selon Descartes ✒️📰
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"Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée". Il faut mesurer l'ironie de l'argumentation : "car chacun pense en être si bien pourvu que ceux-mêmes qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils n'en ont". La preuve de cette distribution égale du bon sens en chacun n'est rien d'autre que ce parfait contentement de soi, cette autosatisfaction ; le fait qu'en ce domaine personne n'envie personne. Notons que Descartes se satisfait d'un critère purement subjectif mais cependant universel : ce que tout un chacun éprouve.

L'ironie est tout autant manifeste chez Montaigne (1) qui dévoile en plus les raisons de cette autosatisfaction : "qui a jamais cuidé [cru] avoir faute de sens [manqué de bon sens] ? Ce serait une proposition qui impliquerait en soi de la contradiction (...) L'avantage du jugement nous ne le cédons à personne" (Essais, II, XVII, De la presomption). Autrement dit la raison dont chacun est pourvu marque aussi la limite de sa capacité à concevoir la rationalité et ne peut donc désirer ce qu'il est incapable de concevoir. Ce qu'il redit une page plus loin, explicitant la "contradiction" dont il vient de parler : "on dit communément (1) que le plus juste partage que nature nous ait fait de ses grâces, c'est celui du sens [du jugement] car il n'est aucun qui ne se contente de ce qu'elle lui en a distribué, n'est-ce pas raison ? Qui verrait au-delà il verrait au-delà de sa vue ? " N'est-ce pas raison ?", c'est-à-dire : n'est-ce pas évident ? Ce qui signifie encore qu'on peut en cette affaire se satisfaire des impressions subjectives. L'universalité des subjectivités vaut vérité ou, en tous cas et par le fait même, fait évidence.

Même logique que celle de la lucidité : celui qui, par exemple, sous les effets de l'alcool, perd de sa lucidité perd par là-même les moyens de prendre conscience qu'il l'a perdue. Chacun s'estime donc, quel que soit son état, pleinement lucide. Il n'en réclame pas plus. Il faudrait être plus lucide qu'on ne l'est pour s'apercevoir qu'on l'est moins qu'on ne croit ("en soi de la contradiction" dit Montaigne). Autrement dit encore : quel que soit le niveau objectif de lucidité, de bon sens, de rationalité, de raisonnabilité, le niveau subjectif reste constant car il est le mème. Et il est le même parce qu'il constitue la totalité de la subjectivité mobilisable.

Mais cette égalité vécue dans l'évidence subjective ne garantit pas une égalité objective. "Le plus sot du monde pense avoir autant d'entendement que le plus habile" dit encore Montaigne (sans nous dire d'ailleurs comment se mesure cette différence objective). Il faudrait donc préciser que le fait que chacun se pense parfaitement pourvu de jugement ne lui fait pas conclure (la conclusion est le fait du philosophe) à l'égalité en chacun du jugement car chacun s'en pense non seulement suffisamment pourvu mais mieux pourvu, le plus souvent, que les autres. Que je ne puisse pas me vouloir plus lucide ou plus rationnel que je ne suis (ce serait "voir au-delà de ma vue") ne m'empêche pas de penser que l'autre l'est moins que moi. Si je ne peux jamais percevoir mon propre manque de lucidité ou de bon sens, je pense pouvoir le percevoir parfaitement chez l'autre. Ce n'est jamais moi mais toujours l'autre qui manque de lucidité, de bon sens, de jugement. Ce qui m'autorise d'ailleurs à lui en faire le reproche avisé.

Il faudrait donc peut-être corriger la formule en disant que "le plus juste partage" n'est pas celui de ces choses dont "il n'y a aucun qui ne se contente de [ce qui lui a été] distribué" mais de ce qu'il n'y a aucun qui ne se croie mieux, ou plutôt pas moins bien, pourvu que les autres.

Et on peut trouver chez Hobbes (1) la véritable raison qui fait conclure chez Montaigne comme chez Descartes du contentement de soi chez chacun à l'égalité : on trouve en effet aussi chez Hobbes ( Léviathan) cette idée que la marque indubitable de l'égalité en quelque chose est que chacun est satisfait de ce qu'il posséde (2). Et peut-être maintenant sans ironie : il n'y aurait pas de critère d'égalité supérieur à celui d'être subjectivement vécue. Supérieur à toute mesure objective. Parce que une relation d'égalité n'est véritablement effective que lorsque les relations d'envie des uns à l'égard des autres sont absentes.

(1) Ce qui signifie que la formule n'est pas initialement de Descartes ni même de Montaigne et que, de fait, elle est une des formules "les mieux partagées" par les philosophes et, semble-t-il, dès le départ, avec Platon, avec la même ironie : Montaigne encore, en III,XVIII, évoque cette "platonique subtilité" : "ainsi, en cette-ci de se connaître soi-même, ce que chacun se voit si résolu et satisfait, ce que chacun y pense être suffisamment entendu, signifie que chacun n'y entend rien du tout". Reférence, peut-être, à ce passage du Banquet (204 a) : " Aucun des dieux ne philosophe et ne désire devenir savant, car il l'est ; et, en général, si l'on est savant, on ne philosophe pas ; les ignorants non plus ne philosophent pas et ne désirent pas devenir savants ; car l'ignorance a précisément ceci de fâcheux que, n'ayant ni beauté, ni bonté, ni science, on s'en croit suffisamment pourvu. Or quand on ne croit pas manquer d'une chose, on ne la désire pas."

(2) D'où la possibilité d'une justice "procédurale" : soit à répartir entre deux personnes un lot d'objets. Inutile de s'embarrasser à calculer le plus juste. Il suffit de s'en remettre à cette procédure : l'un des deux constitue les lots et l'autre décide leur attribution. Le premier est en droit satisfait parcequ'il a lui-même constitué les lots en sachant que l'un ou l'autre pouvait lui revenir et le deuxième a choisi celui qui lui convient. L'égalité, la juste répartition, se manifeste dans le contentement de chacun.


Et je lis chez La Bruyère : " [il est] incapable de savoir jusqu'où l'on peut avoir de l'esprit, il croit naïvement que ce qu'il en a est tout ce que les hommes en peuvent avoir : aussi a-t-il l'air et le maintien de celui qui n'a rien à désirer sur ce chapitre et qui ne porte envie à personne." (Les Caractères, Du mérite personnel) On ne conçoit donc la possibilité de ces choses comme le bon sens, le jugement, l'esprit qu'à la mesure de nos propres capacités.


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